Un lapin dans la chaussette ( chap I)

Prologue :

 

Chaïli :

 

Aujourd’hui Papa est mort. Cela semble être un mauvais remix de l’Étranger d’Albert Camus, pourtant pour moi, c’est la réalité. Et cette phrase, froide et vide de sens pour autrui, est d’une cruauté insupportable.

Personne ne me l’a dit. Mais quand le téléphone a sonné tôt ce matin, je l’ai su. Enroulée dans les plis du lit, je n’ai pas bougé. J’ai entendu les sanglots et les voix étouffées dans la cuisine, où ma mère comme à son habitude, préparait le petit déj en écoutant un peu trop fort la radio.

Ironie du sort, c’est les vacances de la Toussaint. La fête des morts.

Le soleil est levé, et j’observe sûrement pendant des heures un rayon de lumière découpé par le volet. Les poussières y dansent, comme une métaphore peu subtile de ce qui attend le corps de mon père, et le mien dans un futur plus ou moins lointain.

Dans le lit, à mes pieds, mon lapin Tartine & Chocolat, dernier cadeau de mon père, me calme par sa douceur synthétique. Il paraît qu’enfant, on m’a collé un toutou en peluche aux pieds. J’ai dû apprécier car depuis impossible de m’endormir sans un « truc » au pied. Le toutou a été remplacé par un lapin, après des années de bons et loyaux services, à calmer mes terreurs nocturnes. J’ai bien l’impression que son boulot va être plus difficile, pour calmer mes angoisses. Ce n’est pas seulement un lapin que j’ai dans la chaussette, mais mon cœur et le moral. Broyés. Lessivés. Anéantis….

Étonnée par mon immobilisme (je ne suis pas une lève tard, enfin, je pourrai l’être mais ça énerve ma mère, alors je ne traîne jamais au lit), ma mère entre doucement dans la chambre, les yeux embués, le corps plié par la douleur et l’inquiétude de ma réaction. Pas de mot. Elle sait que je sais. Elle pleure et se blottit contre moi, mais me voilà bien incapable de la consoler. Tous mes membres sont engourdis ; mon cerveau est anesthésié pour ne rien sentir…. Pour essayer de ne rien ressentir…

 

 

 

Chap 1 :

Un nouveau.

 

Retour de vacances de la Toussaint. C’est étrange comme un lieu, des personnes semblent complètement différentes après un drame. Pour eux, rien n’a changé ; Pour moi, rien n’est pareil. La tête dans la capuche, je n’ai envie de voir, de ne parler, de ne frôler personne. So just leave me alone, comme qui dirait…..

En ce Lundi de novembre, le lycée est froid et humide. Il n’a pas dû être chauffé pendant les vacances. C’est un vieux lycée, en pierre, qui date du 19 e siècle. D’habitude, je l’aime bien. J’ai même un couloir préféré. Un couloir dont le plancher est en bois. Les salles de classe, hautes et grandes donnent dessus. Si bien que lorsqu’on arrive en retard, il n’est pas rare de voir quelques têtes faire du jumping, pour repérer sa classe.

De l’autre côté du couloir, face aux fenêtres, se trouvent des grands casiers en bois, dans lesquels sont rangées des cartes de géographie obsolètes. C’est ce que j’aime dans ce couloir : le contraste d’une odeur de bois, de poussière qui côtoie le bruit désuet des chaussures high tech des fashionistas, sur ce sol d’un autre temps.

Mais aujourd’hui, le charme de mon lycée ne fait pas effet. Au plus profond de moi, j’ai froid. Je suis vide, engourdie et tout m’est égal.

Je déambule comme dans du coton dans ce couloir et rien ne m’atteint…. Rien ne m’attend. Je veux qu’on me laisse tranquille, avec ma peine. Qui peut comprendre ? Comment supporter l’abrutie qui osera se plaindre devant moi du sort que lui réserve ses parents. Mon pauvre chéri ! T’es privé de sortie ? Ton père s’est fâché ? Que la vie est cruelle !! Je donnerai beaucoup moi, pour être à nouveau fâché par mon père. Bref…

 

De rage, j’envoie un grand coup de pied dans les portes battantes et j’arrive devant la salle d’histoire-géo, d’une humeur exécrable. Cathy et Emy sont regroupées avec d’autres filles autour du cahier de texte. Elles m’aperçoivent :

  • – T’es au courant ? Paraît qu’ il y a un nouveau dans la classe.
  • – Et vu sa tof, il est trop beau, le mec.

J’en ai rien à foutre !! Est ce que je peux décemment le dire à voix haute? … Vaux mieux pas, sinon, je vais vraiment faire le vide autour de moi….Mais bordel, j’en ai strictement rien à foutre d’un putain de beau gosse. C’est, à l’heure actuelle, le dernier de mes soucis !!! C’est pour ce genre de trucs que je n’avais vraiment pas envie de revenir.

Je sens ma mâchoire se crisper et mes poings se serrer très fort dans mes poches. Je rentre ma colère, j’ai suffisamment de problème comme ça et pas assez d’énergie à gaspiller pour des broutilles pareilles.

Je rentre dans la classe et m’installe à ma place habituelle, presque au fond, sur la gauche. Le plus loin possible du prof – que je ne déteste pas- mais dont je fuis le regard et les questions. Emy arrive. Je vois qu’elle est vexée par mon mutisme et mon manque de curiosité. Diplomate, elle s’installe à mes côtés, en silence.

Mr Ramirez, entre, suivit des derniers récalcitrants. Et les 3 prochaines heures s’annoncent longues…très longues.

 

Finalement, je l’ai vue cette photo. Ça c’est passé, bien malgré moi, quand Mr Ramirez, nous a distribué un trombinoscope, pour mettre en place nos binômes d’exposé. Caleb. Caleb Colt. Quel nom ! J’avoue, ça claque !

Quand mes yeux se sont posés sur son photomaton en noir et blanc, malgré la mauvaise qualité de la photocopie, malgré mon humeur outrenoir, mon cœur a fait un bond. D’une manière inexpliquée, j’ai senti qu’il allait se passer quelque chose. Que d’une façon ou d’une autre, Caleb Colt allait compter dans ma vie.

Même si en ce premier jour de rentrée, Caleb Colt ne s’est pas montré.

 

Le lendemain matin : cours de physique. Je déteste ce cours. Je déteste le prof, mais j’aime bien les paillasses en céramique blanche et les becs bunsen dessus. Même si franchement, je ne sais pas m’en servir.

Plusieurs fois avec Emy, nous avons chahuté, nous amusant à faire sauter des crocodiles Haribo, de la paillasse. C’est un jeu complètement débile de gamines, mais ça nous fait rire. Pendant ce temps, le prof s’énerve, perd patience et menace de manière très classe : « Attention !! ça va chier des bulles ». J’avoue à ma grande honte avoir mis un peu de temps à comprendre que notre prof ne parler en rien de son système digestif mais, au tout début de l’année, ce langage si familier m’avait vraiment prise au dépourvu.

Le cours avait déjà commencé depuis un moment, quand soudain, il est entré, après avoir toqué rapidement à la porte. En retard. Alors que nous avions tous le regard fixé sur lui, il est arrivé d’une manière nonchalante. En ce laps de temps si court, mes yeux ont enregistré une somme d’information inexplicable (comme quoi, dès que l’on est intéressé par quelque chose le cerveau fait son max). Le regard noir, en amande. Quelques tâches de rousseur. Des pommettes hautes. Un bonnet sur ses cheveux de jais. Un tee shirt bleu-gris avec en dessin l’iroquois de la marque Diesel. Un slim noir, presque skinny. Des converses montantes bleue (les converses de mes rêves) … et des poignets de force, manchettes et autres bracelets aux deux poignets. La panoplie complète du Bad boy. Le stéréotype ambulant ! À priori, tout ce que je déteste. Pourtant, quand il est passé à côté de moi pour s’installer au fond de la pièce, l’air a porté son odeur ambrée, boisée, épicée. Et de nouveau, j’ai senti mon cœur palpiter.

Je l’ai suivi du regard. Sa démarche était souple, féline, son jean roulait sur ses hanches étroites, ses épaules étaient larges et ses bras musclés, mais secs, nerveux. Pas le genre de muscle obtenu en poussant de la fonte…. Mince, ce mec était sacrément sexy…. Un pur beau gosse… Il a jeté sur la paillasse un sac en toile de jute informe et j’ai tout de suite détesté que Fab, la pétasse de service lui adresse la parole. Il n’a pas semblé très enthousiaste, presque hautain, taciturne. Puis, il a regardé autour de lui, les sourcils légèrement froncés et ses yeux bruns, presque noirs se sont posés sur moi. J’y ai vu un feu ardent, dont les flammes se sont reflétées sur mes joues. J’avais chaud tout d’un coup.

Et là…. Comme la grande débile que je suis, j’ai tourné vivement la tête et n’ai plus quitté le prof de physique des yeux. Je n’ai jamais autant été concentré sur un cours.

 

 

 

Caleb :

C’est chaque fois la même chose. Sans surprise. Arrivé en milieu d’année, c’est une plaie. Je me fais trop tiep. Tout ça à cause du boulot de mon père. C’est un haut fonctionnaire. Et comme tous ces mecs obnubilés par sa carrière, il monte les échelons et les mutations les unes après les autres. Peu importe ce que cela implique pour moi. Tant que je ne suis pas majeur et indépendant financièrement, je dois courber l’échine et refaire encore une fois mon trou, jusqu’au prochain départ. Ça devient de plus en plus dur.

Derrière moi, j’ai laissé Cynthia. Sa petite bouche pulpeuse et ses seins ronds commencent déjà à me manquer. Par un heureux hasard, mon phone vibre dans ma poche, c’est un sexto d’elle. Si coquine, mais déjà si loin. Ah la,la, Ma petite Cynthia, pourquoi répondre ? Ça ne mènerait à rien. Au bout de quelques essais, elle comprendra et lâchera l’affaire. C’est compliqué pour moi de rompre, de me séparer de quelqu’un. J’ai jamais su faire, alors je laisse pourrir la situation.

De toute façon, les filles s’enchaînent, à la pelle. Et dans ce nouveau bahut, les choses ne seront pas très différentes. Déjà je surprends quelques regards de meufs qui seraient prêtes à me faire le tour du propriétaire. Mais pour l’instant, elles ne font pas l’affaire. Je suis de mauvaise humeur. Dégoûté de devoir encore recommencer ce cirque.

Évidemment, ce lycée est un labyrinthe, et après m’être trompé d’horaires, je me plante de salle. Ok… Pour aujourd’hui ça suffira. Je trouverai ma nouvelle classe demain, je ne suis pas si pressé. Pour l’instant, je vais en profiter pour visiter un peu, le nouveau bled où mon fucking de père nous a fait atterrir.

On a passé 4 ans à New York, alors évidemment à côté, toute ville paraît un bled.

La tête dans la capuche, la zique à fond, je trace à grandes enjambées. Cette ville ne semble pas plus différente de celle que je viens de quitter, impersonnelle, urbanisée. Dans un quartier, un peu pourri, où des tags arti se mélangent à des boutiques de mode pointues et des squats, je tombe sur un disquaire et là, je révise mon jugement. J’entre dans un sanctuaire stylé, tout en noir et blanc. L’esprit est classe, un peu comme dans une galerie d’art. Et ça me plait plutôt bien. Je n’ai jamais compris pourquoi la musique devait rimer avec des endroits crades et glauques. Même si je comprends tout à fait que la plupart des bars et des ziquos sont en mode survis. Mais là, ici l’ambiance me plait. Mes doigts parcourent selon une technique bien précise, les scuds un à un. Et avec joie, je déniche LE disque qu’il me faut pour finir cette putain de journée. Je l’adore, mais un soir de crise avec Cynthia… ou Samantha….ou Sabrina…… Je ne m’en souviens plus très bien, l’une d’elles me l’avait cassé. C’est un MJ, un Michael ! Le Michael. C’est la B.O de ma life. L’album Thriller. Il est d’époque, ce qui n’enlève rien à son cachet, le son sur ma Technics sera excellent. J’en bondis d’avance. Au moment d’arriver en caisse, je vois derrière le vendeur, une annonce.

  • – Faut faire quoi pour avoir la place ? je demande
  • – Faut avoir les réponses à quelques questions, me répond un mec un peu enrobé, moulé dans un tee-shirt des Pixies et une casquette vissée sur la tête.
  • – Quel est le nom de l’album où se trouve le titre Purple Rain de Prince
  • – Ben… Purple Rain
  • – Quel est le nom de P .J Harvey.
  • – Polly Jean. Et c’est du rock alternatif.
  • – Bien mec. Et les One direction t’en penses quoi ?
  • – Rien de bien.
  • – Cool , mec, le job est pour toi. Je te prends à l’essai un mois. Après, on voit si ça fait l’affaire, si ça colle entre nous. Tu peux commencer demain après les cours, ça me libérera. Le taux horaire est fixe et en fonction de tes ventes, tu peux te faire un peu de bénef. Ça te va ?
  • – Ça marche.

Finalement, je vais peut-être m’y faire à ce bled, et plus vite que prévu.

 

 

 

Le lendemain matin, j’ai moins la happy face, faut que je me pointe au bahut et je suis en retard, again. C’est de la physique en plus ; Je déteste. Je toque nerveusement à la porte et entend la voix du prof me dire d’entrée. Petit, chauve, en blouse blanche : un prof de physique, quoi.

– Caleb Colt ? Ah oui, le nouveau. Hum, oui. Installez vous au fond, jeune homme, il reste une place. Bienvenue à vous mais dorénavant essayez d’arriver à l’heure.

J’avance parmi ses regards qui me dévisagent. Je vois déjà quelques filles qui m’envisagent, comme ma voisine de table. Fab quelque chose. Pas mon style. Désolé Fab.

Et puis tout d’un coup, je la vois. Là. À quelques rangs de moi. D’habitude je flashe sur les asiatiques mais allez savoir pourquoi, cette fille, qui n’est pas du tout asiat, me tape dans l’œil. Ses cheveux sont châtains clairs, ondulés. Ses yeux sont immenses. Ceux sont des lacs noisettes, aux reflets verts. Je peux les voir d’ici, alors que quelques mètres nous séparent. Sa peau, douce, lisse est à la fois légèrement mate, rosée et parsemée de tâches de rousseur. Sa bouche est ourlet, pulpeuse, pleine. Et elle me regarde avec des points d’interrogation dans ses grands yeux. Puis….. elle me tourne le dos !

 

 

 

 

Chaïli:

Caleb Colt. Voilà que maintenant, je n’arrête pas de penser à ce regard sombre, brûlant et comme si ça ne suffisait pas TOUT le monde parle de lui. Les filles en sont folles, c’est l’évènement de la rentrée. Ceci dit, je dois avouer que d’une certaine manière ça m’arrange. Un événement en chassant l’autre, le lycée semble avoir oublié la mort de mon père. On me laisse un peu respirer et les regards qui, il y a peu, s’apitoyaient sur moi, sont maintenant à la recherche de Caleb. Tant mieux. Je me fonds dans la masse…. Et moi aussi, je le cherche des yeux…

Il est là. Seul. Dans la cour, adossé au mur du gymnase, la cigarette légèrement pincée par ses lèvres pulpeuses, il retrousse l’ourlet de son jean noir. Aujourd’hui ses cheveux sont légèrement gominés. Décoiffées en masse sur le côté, des mèches rebelles tombent et viennent souligner son regard sombre. Sa beauté est à couper le souffle. Il est en train de mater Charline. Une bombe asiatique,p’tit cul, gros seins, qui ce matin, il faut bien l’admettre, a mis le paquet avec une mini robe à paillettes. Ses cheveux sont d’un brun chaud et longs, animés par les reflets de sa robe. Elle le chauffe, ça se voit. Ça marche et ce n’est pas une surprise. Les Caleb Colt ne sont pas pour moi. Aucune illusion là-dessus.

Je regarde mes docks, noires et vernies, le ciel s’y reflète à l’image de mon humeur et de mes pensées. « Never let me down again » de Depeche mode, résonne au creux de mes oreilles, comme une promesse murmurée par mon Iphone. La bonne blague. Ne me laisse jamais tomber… et pourtant, c’est ce que tout le monde fait. Mourir, c’est quitter pour ne jamais revenir. Mourir, c’est laisser l’autre désarmé, avec ce manque, ce vide, cette absence abyssale. Comment faire ? Comment continuer la vie, avec un tel poids sur le cœur ? Mon père m’échappe. Son souvenir m’échappe. Je commence déjà à oublier sa voix, ses gestes. Et les expressions de son visage se figent dans celles que les photos ont capté. Un trou noir s’est formé au plus profond de moi, aspirant toute la joie, tous mes espoirs, toute ma confiance en la vie. Elle est joueuse, la vie et pour le coup, elle m’a fait un sacré chausse trappe !

Malgré moi, je lève les yeux au moment précis ou Dave Grahan de sa voix sexy chante « I hope  he never lets me down again», pour découvrir non sans surprise que Caleb Colt me regarde.

Encore une fois, cet échange est étrange… pour moi, en tout cas ! Nous sommes face à face, à chaque extrémité de cette cour peuplée de lycéens et pourtant ça ressemblerait presque à un duel de cowboy. Butch Cassidy Vs Clyde Barrow. Mes yeux sont aimantés par les siens. Et l’intensité de ce moment me bloque la respiration.

 

 

 

Caleb Colt:

 

 

Elle part. Again. Cette fille est une énigme. Je regarde ses cheveux flotter au vent et son cul se balancer légèrement dans sa jupe noire, moulée. Bien foutue. Mais trop prude. Ça va me soûler. Ça me soûle déjà.

L’asiat par contre est chaude comme la braise.

 

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